Une journée commence
- catherinedufrene73
- 13 juil.
- 5 min de lecture
Il est 7h00.
Je viens de prendre mon poste.
Ma collègue et moi entrons dans l'unité protégée après avoir tapé un code de sécurité.
L'unité est en effet fermée pour éviter les fugues et les mises en danger.
Nous nous préparons à réveiller les résidents pour ensuite faire ou aider à la toilette.
Ensuite viendra le temps du petit déjeuner.
Il arrive souvent que quelques résidents matinaux soient déjà levés et nous accueillent
à leur façon : sourires, parfois colère, ennui, frustrations...
Je les saluent avec douceur et bonne humeur.
Mme Lallemand ( les noms et prénoms des résidents ont bien sûr été modifiés ) comme souvent se promène nue dans le couloir qui mène aux chambres.
Elle a un grand sourire aux lèvres.
" Ben alors Marie ( en unité Alzheimer, avec l'accord de la famille, nous appelons les résidents
par leurs prénoms. ça permet de créer une relation de confiance.
De toute façon, leur nom leur parle beaucoup moins ) vous avez trop chaud? "
Avec un plus grand sourire, elle hoche la tête.
Quelques précisons indispensables:
Les personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer et de maladies apparentées n'ont pratiquement plus de langage verbal.
D'autres inventent leur propre langue ou ne s'expriment que par des onomatopées.
Par exemple, soeur Thérèse ( une religieuse ) ne parle qu'en utilisant quelques mots inventés "Carado...carada...etc" )
Comme nous les côtoyons au quotidien, nous avons appris à les comprendre.
Le langage verbal a laissé la place au non verbal.
La communication non verbale est un excellent moyen de rester en contact avec ces personnes :
Sourire, leur tenir la main ou sont des gestes qui en disent souvent beaucoup plus que des paroles.
Les mimiques et les contacts physiques, à condition qu’ils soient adéquats et que la personne malade soit consentante, peuvent créer une certaine proximité, même si l’expression verbale est devenue limitée ou a complètement disparu.
Le maître mot: la bienveillance...et la patience.
Heureusement j'en ai des tonnes!
Je reviens à mon histoire.
Comme Mme Lallemand est déjà réveillée, je lui propose de retourner dans sa chambre pour faire sa toilette ( cette dame a besoin d'une aide totale. Elle n'est plus en capacité de faire seule sa toilette )
En lui souriant, je lui prends le bras et nous cheminons jusque chez elle.
Et oui, leur chambre est leur domicile.
Nous nous devons donc frapper avant d'entrer.
"Marie, nous allons dans votre salle de bain."
Je la guide et nous entrons.
Je lui montre les WC et lui propose de faire pipi. Comme elle ne sait plus ce que sont
les WC, je lui désigne et l'aide à s'y assoir.
C'est alors le 14 Juillet dans la cuvette.
Marie a souvent des flatulences ( et pas que sur les toilettes)
Je ris avec elle ( et non pas d'elle )
Ensuite je la mène jusqu'au lavabo.
Je commence à la savonner.
Pour une personne atteinte de la maladie d'Alzheimer, la toilette peut être angoissante en raison de la perte de repères et du sentiment d'intrusion.
Expliquer chaque geste avec des phrases courtes et des mots rassurants est essentiel pour l'apaiser et l'aider à coopérer.
Marie est très bavarde ce matin ( dans sa langue à elle) et de bonne humeur.
Je lui exprime mon plaisir de partager ce moment avec elle.
Arrive le moment délicat du brossage de dents.
Je lui tends sa brosse. Elle commence à se peigner avec celle-ci.
Ce symptôme, appelé agnosie, est la perte de la capacité à identifier et à comprendre l'utilité des objets, malgré des sens intacts.
Le cerveau ne fait plus le lien entre ce qui est vu et la fonction de l'objet.
Avec patience, je guide son bras vers sa bouche et je mime le brossage de dents avec ma brosse à dents "virtuelle".
Le mimétisme fonctionne vraiment bien avec ces malades.
Marie se brosse les dents avec vigueur ( un peu trop d'ailleurs )
Elle a tendance à ensuite avaler le dentifrice en se rinçant la bouche.
Ce n'est pas grave.
Je décide d'aller réveiller Mme Curtet (Suzy).
Comme la plupart du temps, elle refuse de se lever.
Avec douceur je lui explique qu'il est déjà 9h45 et que son petit-déjeuner l'attend.
Suzy: " Je m'en fous. Fiche moi la paix."
J'ai l'habitude de son côté bourru et de son langage fleuri.
Après une longue négociation, elle sors de son lit.
Mais lorsque j'ouvre la salle de bain en lui proposant une douche, elle crie: " Pas question, je suis propre! T'as qu'à y aller toi-même!"
Je lui réponds : "Ben moi c'est déjà fait."
Cette dame déteste se doucher.
Elle se met en colère et devient agressive et insultante. J'ai déjà pris des claques et des coups de pieds.
( On se dit souvent avec mes collègues qu'on devrait nous fournir en plus de notre uniforme un casque et des protections ).

"Laisse moi tranquille conn...se" et elle tente de me frapper.
J'esquive le coup. On devient experte en Aïkido en travaillant en UPG :)
Je ne perds pas mon sang-froid ni ma patience.
La salle de douche se transforme en Waterloo morne plaine.
Aujourd'hui je décide de capituler. Je sors le drapeau blanc.
La douche est reportée à demain. Une toilette au lavabo suffira.
Après la guerre vient la paix.
Suzy: " T'es quand même une brave fille" "Merci Suzy" (sourire)
Et nous nous dirigeons comme deux copines, bras dessus- bras dessous, vers la salle à manger.
Allez, je suis en forme ce matin!
J'ai envie "d'en découdre" :)
Je me dirige vers la chambre de Mr Brun Pierre "Pierrot".
Celui-ci n'est arrivé dans l'unité que depuis une semaine.
C'est un agriculteur. Il croit toujours qu'il est dans sa ferme.
Pour lui, nous sommes des étrangères qui osons pénétrer chez lui...
Je frappe à la porte puis j'entre.
Pierre: " Tu fous quoi chez moi? Laurent (son fils) il a trait les vaches ce fainéant?"
Je ne peux m'empêcher de sourire.
Quand je m'approche pour l'aider à se lever, il m'agrippe le bras de toutes ses forces ( et croyez- moi, il est costaud) et m'insulte ( et oui, encore...c'est pas mon jour ).
Je garde mon sang froid et lui explique gentiment: " Pierrot, je vous ai préparé votre café et vos tartines vous attendent".
Pierrot s'adoucit un peu.
Il se lève et au lieu de se diriger vers les toilettes, il baisse son pantalon et urine contre la porte de son armoire.
Je lui explique que la "pissotière" n'est pas là et je le dirige vers sa salle de bain.
La toilette et l'habillage de Pierrot sont un long combat.
Je sors de sa chambre la queue de cheval en vrac et ma blouse à moitié ouverte mais Pierrot est propre comme un sou neuf et s'apprête à sortir le tracteur. C'est pas le tout mais y a toujours du boulot dans une ferme.
J'ai gagné une bataille mais pas la guerre.
Tous les matins ne sont pas comme ça.
D'ailleurs en unité Alzheimer, chaque matin, chaque jour est différent.
Nous devons constamment nous adapter à l'humeur, aux symptômes des résidents.
Parfois, en une minute, tout bascule. Les soignants doivent toujours être dans l'observation, hyper vigilants.
C'est une des raison qui m'ont poussée à travailler dans cette unité.
Pas de train-train...
IMPORTANT: nous nous devons de rester calme devant la violence verbale et/ou physique.
Les malades ne le font pas sciemment.
C'est la pathologie qui a transformé ces personnes.
Heureusement, nous ne sommes pas tout le temps confronté à ces "petits désagréments".
Il y a beaucoup de moment de calme, de douceur, de rires, de partage...
Vient alors le moment du petit-déjeuner et de la distribution des médicaments.
Ce sera un autre "chapitre" de mon histoire.





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